Depuis une quinzaine d’années,
Ron Sexsmith construit à l’ombre des modes une œuvre pop chaleureuse, profonde et somptueusement intemporelle. Remarqué et encensé dès le départ par des artistes de renom comme
Elvis Costello,
Paul McCartney,
Kd Lang ou
Rod Stewart (qui reprit son fameux "
Secret Heart"), ce Canadien originaire de Toronto a ainsi enregistré huit albums entre le lointain
Grand Opera Lane de 1991 et
Time Being en 2006, développant avec constance et modestie l’image d’un songwriter rare, mais indéniablement important. Pour son neuvième album,
Ron Sexsmith retrouve
Martin Terefe, le producteur suédois déjà croisé sur
Cobblestone Runway (2002) et
Retriever (2004). Il raconte : "Lorsque nous sommes entrés en studio avec Martin, nous étions surtout préoccupés par l’idée de ne pas nous répéter. Ainsi, alors que
Retriever s’inscrivait délibérément dans un style pop sixties, celui-ci est sans doute plus brut et marqué par une musique encore plus ancienne."
Tendance notable de ce nouvel opus, une orientation plus soul que l’auteur de "
Former Glory" désigne lui-même sous le terme de "shadow gospel" ("gospel de l’ombre") et qui semble s’être révélée dès l’écriture. Il explique : "La première chanson écrite pour ce disque était "
This Is How I Know". Pour moi, c’était un peu comme un morceau de gospel. A mesure que j’écrivais les autres chansons, j’ai réalisé qu’elles étaient toutes animées par cette même sorte de vibration spirituelle." D’une façon assez surprenante, cette tendance doit aussi beaucoup à la contribution d’une section de cuivres cubaine enregistrée directement à
La Havane. Et si cette idée de
Martin Terefe n’a pas reçu d’emblée le soutien de
Sexsmith, ce dernier a fini par être séduit jusqu’à y reconnaître l’une des vraies réussites du disque : "Je suis bien obligé d’admettre qu’il n’y a vraiment rien de cubain dans ma musique. Pour tout dire, la première fois que j’ai entendu ces cuivres, au moment l’enregistrement, j’ai même pensé que c’était un peu trop. Et puis, lorsque j’ai réécouté le résultat à New York, j’ai trouvé que ça donnait un éclairage très enrichissant aux chansons et je me suis dit que c’était finalement une bonne idée."
Ron Sexsmith insiste aussi sur l’idée d’un disque enregistré d’une façon plus relâchée et sur lequel l’accent aura été mis sur la spontanéité. "Pour moi, explique-t-il, la clé de cet album réside dans mon jeu de piano que je qualifierais de très discutable. En effet, même si je compose souvent au piano, j’ai toujours eu une certaine réticence à en jouer moi-même en studio, surtout lorsque j’enregistrais avec
Mitchell Froom (ce qui fut le cas sur ses premiers albums ainsi que sur son dernier,
Time Being, en 2006), qui est un excellent pianiste. Cette fois, j’ai eu envie de prendre le risque… D’abord parce que c’est ainsi que le disque a commencé à prendre forme, chez moi, lorsque j’écrivais les chansons, et ensuite parce qu’il me semblait important de préserver cette part d’"imperfection" à l’intérieur de l’enregistrement."
Cette volonté de libérer un peu son approche du travail en studio se retrouve aussi dans la façon dont ont été enregistrées ses vocaux : "Nous avions décidé que je commencerais par enregistrer toutes les chansons seul à la guitare. Ensuite, les musiciens devaient intervenir et c’est au moment de ces nouvelles versions que je devais m’installer au piano et, donc, faire un peu n’importe quoi dans mon coin. Finalement, lorsque je me suis retrouvé à
New York pour réenregistrer tout le disque, nous avons réalisé que, même si mon chant était techniquement meilleur à ce moment de la production, les versions tests que nous avions enregistrées à Londres avaient davantage de personnalité. Ça m’a d’abord un peu perturbé, et puis j’ai repensé à tous ces magnifiques albums de
Dylan sur lesquels il est aussi évident qu’il ne s’est pas trop préoccupé de la perfection de son chant. Et là, je me suis senti libéré."
Finalement, avec une série de perles parmi lesquelles on distinguera notamment l’irrésistible "
Poor Helpless Dreams" ("une chanson que j’avais écrite avant mon premier album, mais dont je n’avais jamais réussi à livrer une version satisfaisante jusque-là"), la balade "
Music To My Ears" ou encore le presque rutilant "
One Last Round",
Ron Sexsmith confirme qu’il reste aisément l’un des songwriters les plus précieux encore en activité.