Philippe Katerine est né le 8 décembre 1968, en Vendée, a voulu être prêtre entre huit et treize ans ("J'aurais été sacrément défroqué"), puis basketteur, a fait des études d'art plastique jusqu'à dix-neuf, a évité l'armée dans la foulée, réfugié projectionniste dans un cinéma rural itinérant, avant d'enregistrer
Les Mariages Chinois, en 1992 sur un 8 pistes à bandes, "sans grammaire, sans vocabulaire, juste avec un instinct de survie". Un premier disque poli où
Katerine évoque, en deux minutes et avec nonchalance, ses amours timides et
Jeannie Longo, hymne récurrent de chaque été pédalé. "Ce n'est pas la peine de prendre chaud / sous ton maillot / comme, comme, comme Jeannie Longo, Jeannie Lon-go / Qui n'étonne que les sots / qu'aiment bien le vélo / so-ots."
S'en suit une ribambelle d'emplois solidarité trimestriels : à la radio de Chantonnay, à celle de Pouzauge, à la chaîne chez Citroën atelier décoration de pare-brise avec des autocollants Total ou encore à l'abattoir de Saint-Fulgent. "Cela me fascinait de mettre des poulets sous cellophane, d'où la chanson sur le poulet dans mon disque
Les Créatures (1999)."
1994,
L'Éducation Anglaise.
Philippe Katerine, devenu prof de gym dans un lycée agricole ("un défilé de jeunes garçons complètement formés qui sautaient par-dessus des haies, c'était une forme de poésie assez délicieuse"), se cache derrière sa soeur
Bruno et sa compagne
Anne pour son deuxième recueil de comptines faussement naïves. "Je découvrais que je pouvais dire des choses à travers la bouche d'une fille, pas forcément des cochoncetés, mais des choses un peu ambiguës." Sur des accords de bossa-nova,
Katerine miniaturise Paris, ses histoires d'amour et de badminton.
Désormais, Philippe peut vivre de la musique, et enregistre
Mes Mauvaises Fréquentations en 1996. "Je découvrais les tournées, ces moments où l'on fait un peu n'importe quoi..."
Katerine reprend le chant, avec son éternelle désinvolture, pour lever un coin du voile : dans la chanson
Les Vacances à l'Hôpital, par exemple, il évoque l'opération du coeur qu'il a subie à huit ans. L'année suivante (1997), il compose pour les soeurs
Winchester, deux femmes aux yeux revolvers rencontrées après un concert à Londres. Premiers pas de maître (en)chanteur. Plus tard,
Anna Karina et
Helena Noguerra chanteront également sur ses compositions et sous sa direction.
1999, enfin la consécration : avec
Je vous Emmerde, single en rotation sur les radios,
Katerine passe même chez
Ardisson. Le titre est extrait de son quatrième disque,
Les Créatures et L'Homme à Trois Mains, un double album à la pochette révélatrice : à poil total, quatre pistes, guitare acoustique, et introspection d'un côté (
L'Homme à Trois Mains), mondain barré, p(r)ose maniérée, accompagnement arty des
Recyclers, reconstruction, de l'autre (
Les Créatures). En 2000,
Philippe joue l'acteur et son propre rôle dans un moyen-métrage de
Thierry Jousse,
Nom de Code : Sacha, où il rencontre
Margot Abascal, dans l'habit d'une strip-teaseuse de Pigalle. Premiers pas réussis et enthousiastes dans l'univers du cinéma : "Le matin en allant sur le tournage, je faisais des claquettes dans la rue, j'avais quelque chose de Gene Kelly."
En 2002, il fait une apparition dans
La Vérité sur Charlie (de
Jonathan Demme) et sort à l'automne un grand disque de rêveries surréalistes,
8ème Ciel.
Katerine s'affirme, tutoie (auparavant, il employait un "vous" maniéré), joue la comédie (sont-ce ses expériences d'acteur qui le poussent à confier deux de ses chansons au général Fifrelin et la jeune Boulette ?) et, comme souvent, énumère, dresse des listes, obsession présente sur ses autres disques et plus particulièrement sur
Les Créatures et l'Homme à Trois Mains. "Sur
8ème Ciel, néanmoins, j'ai l'impression d'avoir quitté la réalité, je cite moins de prix, de lieux, je suis plus dans le rêve." Avec ce disque,
Katerine s'affirme comme le maître incontesté de la chanson surréaliste, loin de l'univers poète-pouet dans lequel certains l'avaient bêtement confiné après le succès de
Je vous Emmerde. "La plupart du temps, il ne faut pas chercher d'explications sur ce que j'écris, on pourrait apparenter ça à de l'écriture automatique", reconnaît-il à l'époque.
2003, c'est cinéma !
Katerine signe d'abord la bande originale d'
Un Homme, un vrai, des frères
Larrieu, puis un court-métrage,
1 km à Pied, premiers pas qui donneront naissance à
Peau de Cochon, journal-intime à saynètes, tourné en mini-DV, qui éclaire les salles obscures en 2005. Injustement sous-diffusé,
Peau de Cochon est un chef d'oeuvre d'auto-dérision, de poésie instantanée, unanimement encensé par la critique. Un premier long-métrage dont la forme (sa spontanéité, son immédiateté) annonce d'ores et déjà le premier "album concept" de
Katerine. Avec son titre écho au
Human After All des
Daft Punk,
Robots Après Tout marque une rupture dans sa discographie, quand bien même fut-elle négociée en douceur. D'une part, le titre
78-2008 sert de pont avec le disque précédent,
8ème Ciel :
Katerine y est encore dans la rêverie. D'autre part, dès 2004, à l'occasion d'un hymne officieux du championnat d'Europe de football (travail de commande réalisé de main de maître pour fêter un numéro exceptionnel réunissant le magazine
So Foot et
Les Inrockuptibles),
Philippe Katerine avait dévoilé ses intentions de "muscler" son jeu en travaillant avec
Renaud Letang et
Gonzales sur fond de beats électroniques. Et déjà, ça claquait.
Avec
Robots Après Tout, l'artiste a décidé d'en finir définitivement avec son image de chanteur sympa : sus à la bossa et aux songes de petit garçon. Ses chansons s'en ressentent : les machines veulent prendre le pouvoir, mais le chanteur entend bien leur tenir tête. Voilà le titre de l'album. Questionnement éminemment politique. Renforcé quand
Katerine aborde le rapport dialectique entre l'individu et le collectif (
Après Moi ou
Etres Humains). La partie se joue contre une chorale qu'il nomme lui-même "chorale des robots".
Katerine entre en résistance, le voilà de retour sur terre. Les titres sont en prise directe avec le réel, qu'il s'agisse d'événements concrets (
Le 20-04-2005 ou bien
11 Septembre) ou d'énumérations d'objets ou de situations (
Numéros, par exemple, où
Katerine fait référence, notamment, au fait qu'il aime regarder les voitures passer, depuis un pont, en réflexion parfaite avec l'une des scènes d'anthologie de
Peau de Cochon).
Katerine décrit, date, situe (
Borderline,
Numéros,
Le Train de 19h,
Le 20-04-2005, etc.), humanise alors que la musique robotise, il voit, touche, et danse même, c'est un album pour le corps, il faut en profiter, car l'homme parvient à garder le contrôle (
Louxor, J'adore),
Katerine dompte les machines...
S'il s'agit de l'album le plus festif (
100 % VIP ou
Louxor, j'adore),
Robots Après Tout est en profondeur beaucoup plus grave et noir que
8ème Ciel, corollaire d'un disque plus en prise avec son époque. Mais avec une légèreté quasi-primale (
Patati, Patata,
Excuse-moi, ou
Louxor J'adore) dont lui seul a le secret,
Katerine démontre que l'on peut réussir un grand disque dépressif avec humour et autodérision. Assurément, le meilleur disque de chanson électronique française de tous les temps. Au moins jusqu'en 2008.